Bakhrom Alimov
18 FÉVRIER 2026
Artiste contemporain basé à Paris, né à Moscou, il travaille principalement la peinture, explorant les états intérieurs, les contradictions émotionnelles et l’incertitude existentielle façonnées par la migration, la subculture et la réalité contemporaine
Artiste contemporain basé à Paris, né à Moscou, il travaille principalement la peinture, explorant les états intérieurs, les contradictions émotionnelles et l’incertitude existentielle façonnées par la migration, la subculture et la réalité contemporaine
Avec le début de la guerre en Ukraine, j’ai quitté la Russie par désaccord avec ce qui se passait et avec le renforcement de l’autocratie. Au-delà de la dimension politique, c'était aussi une décision personnelle: un pas vers l’inconnu, et j’y étais prêt.

Je suis d’abord parti au Kazakhstan, puis j’ai vécu près de trois ans en Géorgie. Ensuite, j’ai découvert l’existence d’un programme de visa européen pour les artistes. Le processus a duré environ un an, le déménagement a été non linéaire, mais au final tout a fonctionné.

Je suis aujourd’hui inscrit dans un programme de formation d’un an à l'École des Beaux-Arts de Paris. Cela a constitué une raison consciente pour un départ définitif et m’a donné un objectif clair — à la fois professionnel et d’intégration — dans un nouveau contexte culturel.
Pourquoi Paris ?
J’ai 31 ans, je suis né et j’ai grandi à Moscou. Mes racines viennent d’Ouzbékistan: mon père est ouzbek, ma mère est russe. Mon père a quitté la famille assez tôt, donc, culturellement, je me suis surtout formé dans un contexte russe. J’habite aujourd’hui à Paris.
Parle-nous de toi
Ce fut une influence forte et contradictoire. D’un côté, la liberté, une communication intense et un échange rapide d’idées. En étant immergé dans la scène électronique, j’ai participé à l’organisation d'événements, d’expositions et de collaborations; à cette période, j'étais réellement impliqué dans un processus culturel vivant.

De l’autre côté, ce mode de vie était émotionnellement et psychologiquement instable, ce qui m’a progressivement poussé à m’observer plus attentivement et à regarder ce qui se passait autour de moi. C’est précisément à travers cette expérience que mon premier statement artistique a commencé à se former. J’ai beaucoup réfléchi: à l’influence des sous-cultures sur la psyché, au contraste entre l'éducation des générations précédentes et la réalité dans laquelle ma génération a grandi. Nous avons grandi dans des conditions d’ouverture culturelle et économique brutale, avec un excès d’informations et de possibilités, sans repères intérieurs stables. Le milieu club est une sorte de concentré de ces processus — hédonisme, accélération et extrêmes émotionnels, que j’ai vécus et observés de l’intérieur. Cependant, avant de ressentir le besoin de prendre de la distance avec cet environnement, j’y ai acquis non seulement des sujets de réflexion, mais aussi une certaine audace artistique.
Comment la vie nocturne et l’appartenance à une sous-culture t’ont-elles influencé ?
J’ai découvert l’art dans l’enfance. Ma mère travaillait beaucoup, et pour m’occuper, je fréquentais de nombreux ateliers extrascolaires. Le plus important s’est finalement révélé être un atelier d’arts populaires et artisanaux: le travail de la peinture, des ornements et des motifs a façonné chez moi le sens du rythme, de la répétition et du contrôle technique de la main, ce qui est devenu le socle de mon travail ultérieur.

À l’adolescence, j’ai été fortement attiré par la scène graffiti et la sous-culture urbaine de Moscou, où je participais activement à un milieu artistique informel. À 18 ans, je me suis inscrit à des cours de dessin académique, où j’ai acquis une technique et des connaissances. Ce fut un tournant décisif dans ma vie, le moment où j’ai décidé de me consacrer sérieusement à l’art.

Par la suite, j’ai commencé à développer mon propre langage visuel, en travaillant avec des images métaphoriques et surréalistes.

Ma ville natale m’a offert un environnement dense et dynamique; la période passée en Géorgie a été plus intime et concentrée, c’est là que j’ai définitivement formé mon écriture artistique. La France est devenue l'étape suivante — un contexte à forte concentration d’art, d’institutions et d’opportunités professionnelles. Ici, l’art contemporain est intégré au système culturel et éducatif, et il existe une infrastructure développée de galeries, de programmes et de dispositifs de soutien aux artistes.
Comment ta pratique artistique a-t-elle commencé et comment a-t-elle évolué ?
Daydreams, 2025
Si l’on parle de la destructivité comme d’un état intérieur, c’est assez simple. La peinture est le médium le plus sensoriel, et il est difficile de ne pas transférer sur la toile ses sensations et ses expériences. Même s’il y a un plan ou si l’on se contente de copier quelque chose, cela reste un processus mesuré, touche après touche, très intime. Ce qui te trouble influence la manière de peindre, l’idée et le processus dans son ensemble.
Tu as mentionné la destructivité et son transfert sur la toile. Comment et pourquoi cela se produit-il ?
Je travaille principalement la peinture, parfois le dessin. Il m’arrive aussi de peindre sur bois — cela donne une texture intéressante et une résonance particulière entre la peinture et la surface. J’aimerais également intégrer la peinture à des objets — céramique, métal, bois, peu importe.

J’aime travailler avec les textures : j’utilise la peinture à l’huile de différentes manières — avec le doigt, une éponge, un couteau à palette, parfois je la laisse simplement couler et j’observe comment la peinture se comporte d’elle-même. L’essentiel pour moi est que le résultat reste sobre, même si la structure du geste demeure variée et vivante.
Avec quels médiums travailles-tu ?
— Pour moi, l’art n’a jamais été un objet à étudier de manière systématique.
Shadow, 2025
Il n’y a pas de bouilloire dans ton appartement, mais il y a une grande enceinte pour écouter de la musique. Quel rôle jouent la musique et le son dans ta vie et dans ton art ?
Un rôle fondamental. Des amis m’ont offert une grande enceinte Marshall, et je l’emmène toujours avec moi. La moitié de mon processus créatif est intuitive, et la musique m’aide à entrer dans un état de flow, comme si je dansais avec mes émotions. Elle te déplace dans le temps et l’espace, elle crée un voyage intérieur à travers les cultures et les époques. La musique est un compagnon essentiel dans n’importe quel processus.

J’aime différents genres, mais surtout le folk venant de différentes régions du monde, quelque chose de traditionnel. Cela peut être de la samba brésilienne, du flamenco, ou un vieux rock, je ne sais pas, des États-Unis. Quelque chose qui puisse m’arracher d’ici et me transporter le plus loin possible. Et c’est toujours quelque chose de brut, de simple. Une mélodie et une voix.
Es-tu plus proche d’une approche intuitive ou du conceptualisme ?
Pour moi, l’art n’a jamais été un objet à étudier de manière systématique — comment créer, comment formuler un propos, comment fonctionner dans l’industrie. Tout s’est construit naturellement, et cela s’est révélé être mon chemin. L’art contemporain est, dans une certaine mesure, toujours conceptuel et offre la possibilité d'être plastique, d’inventer son propre langage pour exprimer une idée, en utilisant absolument tout — et parfois c’est incroyablement fort, et cela vient aussi du cœur. Mais je ne suis pas un conceptualiste: je peins simplement parce que je ne peux pas ne pas peindre.
C’est toujours différent. Des émotions diverses peuvent apparaître dans chaque œuvre. J’aime essayer de visualiser des sentiments opposés, contradictoires. Aujourd’hui, en situation d'émigration, la passion et l’excitation face au nouveau coexistent avec le sentiment d’avoir fait le bon choix, mais en même temps avec l’impression d’avoir fait un pas dans le vide, en laissant derrière soi un foyer familier et une certaine normalité. La curiosité et l’esprit d’aventure cohabitent avec la peur de l’inconnu. J’ai envie de montrer ces contradictions et la manière dont différents processus circulent dans notre psyché.

Il y a évidemment des points communs, car j’essaie d’analyser des processus globaux propres à notre époque et à notre génération. Le fil rouge de mon travail est l’incertitude existentielle. Autrefois, la vision du monde était plus concrète, définie par les traditions, la religion, le lieu de vie. Aujourd’hui, dans le flux de l’information et des communications, nous avons accès à toutes les conceptions existantes: aujourd’hui le bouddhisme, demain le marxisme, un peu de ceci, un peu de cela.

Au final, il devient difficile de trouver quelque chose en quoi l’on croit pleinement; la précision semble se dissoudre. Nous vivons dans un monde du " tout et en même temps ", ce qui offre une liberté de choix, mais rend impossible le fait de le faire avec assurance.

J’ai envie de transmettre cette incertitude mentale — le sentiment d'être sur une frontière: entre le monde réel et le monde numérique, entre différents états et visions du monde.
Quels thèmes explores-tu dans ton travail ?
3. Elizaveta, 2025.
2. The Path In, 2025.
  1. Superposition, 2025.
Retrouvez Bakhrom Alimov sur Instagram et sur son site